Récits trans* et transformations

Par Maria Araujo

French

Décrire la manière dont j’ai vécu le Forum de l’AWID tout en tenant compte de la satisfaction que j’ai pu ressentir tout au long de cet événement est une tâche ardue. Les mots risquent en effet d’être insuffisants pour vous permettre à vous, lecteurs et lectrices, de mesurer l’impact des rencontres que j’ai faites pendant ce Forum.

Je travaille depuis des années à la construction du transféminisme au Brésil, en compagnie de sœurs qui vivent les mêmes choses que moi. Durant toutes ces années, j’ai toujours entendu dire à quel point les processus collectifs étaient importants pour que nous puissions véritablement réussir à insuffler des changements d’ordre micro-politique, un champ d’action déterminant pour la remise en cause des rapports de pouvoir.

En tant que femme trans* qui considère que le Brésil est l’un des pays où nous nous faisons le plus tuer, ma résistance consiste à tout simplement vivre ici. En somme, je me trouve prise dans des rapports de pouvoir à tous les instants de ma vie.

Je lutte pour me faire entendre et faire comprendre que la satisfaction de mes besoins fondamentaux est une question de droits humains.

Alors, quand j’ai vécu ces quelques jours durant lesquels j’ai pu m’asseoir, écouter et discuter avec des personnes trans* du monde entier, j’ai aisément pu mesurer le potentiel de l’élaboration d’un discours susceptible de nous unir en tant que sujets politiques, un discours qui exigerait réparation pour le préjudice que nous a causé la visibilité dont on nous a privées durant le processus de colonisation, et que nous subissons encore aujourd’hui dans notre société – un processus qui distingue les corps qui sont importants de ceux qui ne le sont pas.

 

La possibilité que m’a offerte le Forum de l’AWID de rencontrer des personnes trans* du monde entier m’a permis de m’imprégner de récits importants pour la femme trans*, la chercheuse et la transféministe que je suis. Durant la session consacrée aux expériences transféministes dans le Sud global, j’ai pu bénéficier du partage d’informations des trois participantes à la table ronde, originaires respectivement d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie. Cette session m’a permis de comprendre les méthodes employées par d’autres personnes trans* pour coordonner leurs efforts dans le but d’atteindre leurs objectifs et de provoquer le changement, dans une perspective tant micro que macro-politique.

En écoutant d’autres récits de résistance et en ayant la chance de rencontrer leurs protagonistes, j’ai pu en quelque sorte me voir reflétée en ces personnes et apercevoir des horizons qui m’étaient auparavant inaccessibles – à moi, jeune femme vivant dans la zone périphérique du nord-est brésilien.

L’existence d’un travail collectif sur la formation, les échanges et le renforcement mutuel est un élément déterminant, non seulement pour moi mais aussi, plus généralement, pour tous les réseaux féministes. Je me sens privilégiée en comparaison avec d’autres femmes trans* et, de ce fait, j’ai toujours pensé avoir la responsabilité de parler en mon nom mais aussi en celui des autres femmes trans*.

Il me faut aussi avoir conscience du fait que tous ces acquis pour lesquels je me bats bénéficieront également à d’autres femmes qui luttent quotidiennement pour leur droit fondamental à exister.

Le Forum de l’AWID a rendu possible ce type d’expérience collective ; il a créé l’occasion de transmettre des histoires. Tout au long de la construction de l’humanité, de nombreux récits ont cessé d’être visibles à mesure que le patriarcat et l’hétéro-normativité cisgenre ont empêché que les représentations dissidentes soient vues et reconnues par les autres dissident-e-s.

J’ai apprécié les propos de Grada Kilomba qui a affirmé que le temps était venu pour nous d’accorder toute notre attention aux autres récits et de cesser d’écouter et de donner de l’importance à des voix que nous ne devons plus nous sentir obligé-e-s d’écouter ou de prendre en considération. Au contraire, nous devons écouter, construire et démultiplier les autres voix, celles qui étaient auparavant réduites au silence. Toutes ces réflexions me sont venues pendant la session consacrée au transféminisme. Pour être plus précise, je pense que l’avenir du mouvement féministe auquel je crois réside dans l’exercice de notre capacité à écouter. Nous devons prendre soin de nous et des autres et faire preuve de suffisamment d’empathie pour reconnaître la validité de tous les vécus et considérer ces derniers comme des éléments susceptibles de nous unir dans un processus de construction de ponts qui permettront de relier les différentes voix et les différents désirs. Le désir sera l’instrument du changement.

L’espace créé à l’occasion du Forum de l’AWID a donné toute sa place à cette écoute. J’espère sincèrement que nous pourrons vivre d’autres moments comme celui-ci, non seulement pour moi mais aussi pour toutes les personnes qui ont pu penser que leur corps, leur vie et leur histoire n’avaient pas d’importance et que personne ne les écouterait jamais parler.

Je suis là. Nous sommes là. Et nous aimerions beaucoup vous écouter parler.

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