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Pas de justice économique sans justice de genre

a écrit dans Plénière 1 sur janvier 10th, 2013 by
Source: SID/Palgrave

WENDY HARCOURT.

Il semble incroyable, en cette période de crise économique, que 2200 femmes (et quelques hommes) aient trouvé le temps et l’argent pour se rendre à Istanbul et discuter de la justice économique et de la justice de genre au Forum 2012 de l’AWID. Les inscriptions se sont clôturées une semaine avant l’ouverture de l’événement et il a fallu décliner la majorité des 800 offres d’organisations et de personnes qui se proposaient pour animer des séances ou faire des exposés.

Comme beaucoup de participant-e-s, j’ai passé des mois à préparer l’événement. En automne, j’ai organisé avec l’AWID une réunion spéciale pour planifier ce numéro du journal. J’ai contribué à élaborer et participé à trois séances, et au cours des semaines qui ont précédé l’événement, je n’ai cessé de promettre à mon réseau de collègues et ami-e-s que nous nous rencontrerions à Istanbul pour faire des projets, assister aux séances les un-e-s des autres ou trouver un coin pour discuter. Comme beaucoup, je suis allée à Istanbul pour apprendre, nouer et confirmer des amitiés, me redynamiser et planifier l’avenir. Les Forums de l’AWID sont différents : l’atmosphère y est singulière, ils sont inclusifs et passionnants.

Le secret de leur succès, c’est que ce ne sont pas des événements, en fait, mais la convergence de nombreux processus. La préparation et la participation à un Forum de l’AWID font partie d’un processus complexe de réseautage, qui rassemble plusieurs générations de féministes dans un même lieu pour s’engager, partager et créer. Le journal Development a la chance d’avoir maintenant publié trois éditions spéciales sur les résultats du Forum de l’AWID1, en collaboration avec l’équipe de plus en plus inter- nationale et dynamique de l’AWID.

Le présent numéro du journal regorge d’idées. L’introduction de Cindy Clark et Lydia Alpízar Durán donne un brillant aperçu des principaux thèmes sous l’angle des arrangements du Forum. Les autres articles de la rubrique Préface présentent les points marquants des plénières et des séances approfondies. Les articles basés sur des exposés vibrants rendent compte de nouvelles formes d’activisme et de l’urgence dans notre monde actuel en pleine crise. Du poème révolutionnaire provocateur de Marwa Sharafeldin à l’évocation d’un nouveau monde cruel de Gita Sen et la critique acerbe du pouvoir économique par Marilyn Waring, de l’exhortation par Christa Wichterich à occuper le développement au plaidoyer de Rhadika Balakrishnan pour l’éduca- tion populaire et aux mises en garde de Yakin Ertürk contre la mauvaise utilisation de la culture, nous percevons un nouveau dynamisme et un activisme renouvelé de femmes confrontées aux inégalités économiques et sociales. Jayati Ghosh complète cette section en arguant qu’il est temps pour les féministes d’entamer avec plus de fermeté la discussion sur les alternatives pour déterminer comment les politiques et les institutions économiques peuvent assurer une économie et une société où règne la justice de genre.

La rubrique Section thématique se penche plus avant sur les modalités de cet engagement, avec une série d’articles exposant les raisons structu- relles des injustices économiques qui entravent la vie des femmes. Des économistes féministes, dont la plupart ont pris la parole au Forum de l’AWID, vont au cœur des processus économiques pour présenter la financiarisation de nos vies, l’impact des politiques économiques néolibérales sur l’emploi des femmes, les politiques de protection sociale, les impôts, la conciliation de la vie familiale, le financement pour les droits des femmes, l’envi- ronnement, le bien-être et les moyens de subsis- tance, en tenant compte de la dimension de genre.

La rubrique Dialogue expose en détail une vision du changement et présente des visions féministes en guise d’alternatives au modèle de développement économique général. Les trois articles abordent : l’engagement de l’AWID aux côtés de nombreux réseaux des droits des femmes pour explorer des alternatives, la construction des féministes et d’autres en Amérique latine autour de la notion andine de Buen Vivir, et enfin, les visions après-développement pour l’Afrique (un avant-goût de Development 55.4).

La rubrique Rencontres locales/globales raconte la façon dont les féministes résistent aux processus économiques inéquitables sur le terrain. Les articles mettent en lumière les luttes écono- miques et sociales des défenseur-e-s des droits des femmes dans le contexte régional et national. Que ce soit dans les rues pour le mouvement améri- cain Occupy ou sur les places dans les pays arabes, qu’il s’agisse de la protestation contre la thérapie de choc en Grèce ou des femmes autochtones qui défendent leur territoire — les auteur-e-s parlent de passion et de courage, mais aussi de douleur. La conclusion en photos immortalise en image l’intensité des émotions et la diversité même des femmes (et des hommes) qui ont assisté au Forum de l’AWID.

Aucun de ces thèmes et questions n’est entièrement nouveau pour les lecteurs-trices de Development, qui constateront que ce numéro poursuit sur la lancée de nombreuses préoccu- pations de l’éditorial du journal. Depuis 2008 (et avant), Development évalue et s’interroge sur la crise économique, explorant des notions comme la souveraineté alimentaire, la garantie des moyens de subsistance, la justice climatique, les cosmovi- sions, le Buen Vivir, l’action civique et l’économie verte.

Même si un nombre de ceux et celles qui ont contribué à ces thèmes ont parlé d’égalité entre les genres et de droits des femmes, fidèles à la ligne éditoriale de Development, des questions spécifiques doivent approfondir la compréhension des relations de pouvoir entre les genres dans le développe- ment. Comme le montrent des événements très récents, les droits des femmes et l’égalité entre les genres sont toujours menacés. J’écris ces lignes au moment où les résultats des élections égyptiennes tombent, annonçant la victoire de Mohamed Morsi des Frères musulmans, sous les acclamations des islamistes à la Place Tahrir. Je me demande ce que ressentent les jeunes femmes égyptiennes que j’ai écoutées au Forum de l’AWID. Le lendemain du Printemps arabe n’inclut pas les femmes qui sont descendues dans les rues il y a 16 mois.
J’écris aussi au moment de la clôture de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable Rio+20, qui s’achève dans le désordre et la déception. Kumi Naidoo de Greenpeace la qualifie de catastrophe. Les femmes qui y assistaient ont certainement été révoltées2. La déclaration officielle, intitulée « L’avenir que nous voulons », signée par 190 pays se contente de ‹ rappeler › (et non de reconnaître) la déclaration de Beijing de 1995 et toute référence pour soutenir la sexualité, la santé et les droits reproductifs a été réprimée, à l’instigation du Vatican et des États conservateurs. Cette conclusion ramène les droits des femmes deux décennies en arrière.

Ces régressions des droits des femmes et de la politique du corps montrent qu’il est vital pour nous tous et toutes de comprendre que l’éga- lité entre les genres et les droits des femmes sont essentiels pour la démocratie et des moyens de subsistance durables, pour la santé de la planète et notre avenir. Est-il exagéré d’espérer que le Forum de l’AWID et cet ensemble d’excellents articles qui en résulte suffiront à entretenir l’énergie et la passion dont nous avons besoin pour un avenir sûr et assuré.

Les féministes et les défenseur-e-s des droits des femmes ne peuvent pas le faire pour elles-mêmes, n’en déplaise aux paroles de la chanson d’Annie Lennox et Aretha Franklin (Sisters are Doin’ It For Themselves). Ce qu’il faut, c’est que toutes les personnes soucieuses de justice économique et sociale, et de développement soient informées et connaissent les droits des femmes dans le contexte de l’économie et toute l’ampleur des crises actuelles — climatique, alimentaire, énergétique et des soins. Les femmes doivent résoudre les questions économiques en partant de leur propre expérience, dans leurs propres termes et en fonction de leurs propres préoccupations, et ces expériences doivent être avancées. Comme dit Ghosh les « féministes doivent s’attaquer activement à la tâche urgente de trouver des alternatives ».

Le journal regorge de vision et d’idées de ce qu’il faut — la question est de savoir comment assurer que le dialogue dépasse le Forum de l’AWID pour toucher les autres — pour que l’égalité entre les genres s’inscrive dans les stratégies futures des mouvements sociaux, les nouvelles formes de politique du développement et de changement démocratique. Grâce aux tweets, blogs et repor- tages immédiats par « Démocratie ouverte » (« Open Democracy ») la radio populaire, la télévision et d’autres médias alternatifs, les faits marquants, les impressions personnelles et les messages clés ont été transmis instantanément à des dizaines de milliers de personnes. Mais la construction d’alliances est beaucoup plus difficile.

Dès lors, comment sortir de la zone de confort du Forum de l’AWID ? Cela ne veut pas dire que ces Forums ne doivent pas exister (en particulier ceux qui sont si bien organisés, se tiennent en sept langues et attirent une telle diversité de personnes). Ces espaces sont vitaux, dans la mesure où le monde n’est décidément pas un endroit accueillant pour la plupart des participant-e-s — transgenres, travailleurs-euses du sexe, domestiques, survivant- e-s de viol, personnes en situation de handicap, femmes autochtones, qui luttent tous et toutes pour leurs droits à de nombreux égards. Mais nous devons travailler à nouer des liens à partir de ces événements et processus, en vue de créer des espaces ouverts inclusifs, des réseaux et des voies vers la justice économique. Ces alliances doivent être construites par des dialogues stratégiques, une action conjointe et l’engagement politique qui doit être la base du véritable engagement démocratique pour affronter nos structures actuelles d’injustice économique et de pouvoir social.

 

Notes

1    Forum de l’AWID à Bangkok : ‹ Les droits des femmes et le développement ›, (‹ Women’s Rights in Development › Development 49(1), (janvier 2006) ; Forum de l’AWID à Cape Town : Le pouvoir des mouvements (‹ Power, Movements, Change ›), Development 52(2), (juin 2009).
2    Voir le communiqué de presse de Women’s Major Group : http://www.wecf.eu/english/press/releases/2012/06/womenstatement-outcomesRio.php

 

 

 

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